Profile: Dot. Ableton, Team Supreme, Unspeakable Records et une réflexion sur la solidarité féminine

Mardi prochain, Ableton.com sortira officiellement son nouveau documentaire qui aura comme protagoniste la Team Supreme, le célèbre crew de Los Angeles dont Mr Carmack, Djemba Djemba et Dot entre autres font partie. Quelle meilleure occasion de vous parler de Dot,de son travail et d’un autre sujet qui pique?

dot_unspeakable_records
Dot

Kate Ellwanger (aka Dot) est une talentueuse chanteuse, productrice et elle est fondatrice de Unspeakable Records , un label qui est consacré exclusivement à la diffusion du travail d’artistes female-identified, et qui souhaite faciliter les contactes entre des acteurs forward-thinking dans l’industrie de la musique électronique. Idéalement, je n’aime pas les réalités exclusives, c’est à dire les garçons d’un côté et les filles de l’autre. Surtout dans la musique, parce que la musique devrait, idéalement, être universelle, sans genre, race ou classe. MAIS la réalité des choses, dans la pratique, est une autre.

J’avais déjà parlé de ce sujet sur Trax, mais je n’en ai pas fini.

Dans le milieu de la production et du djing, les femmes sont moins représentées, par rapport aux hommes. Female:pressure publie des nombreux overviews sur ce sujet, on ne peut pas donc se voiler la face vis à vis de la disproportion numérique entre hommes et femmes dans la musique électronique. Mais on ne peut pas se voiler la face non plus vis à vis du manque de visibilité ultérieur des artistes féminines qui opèrent dans la scène. Dans la micro-culture du dancefloor se reflète la macro-culture du système: le club n’est pas exempté du sexisme ordinaire. Nombreuses initiatives ont été mises en avant ces derniers temps pour dénoncer les problèmes que les femmes peuvent rencontrer en travaillant dans ce milieu, par exemple je me souviens de la polémique de Jessica Hopper de Pitchfork et de l’interview de Björk, toujours sur Pitchfork. Sans parler de Very Male Line-Ups.

En conduisant une petite enquête, j’ai discuté avec des nombreux professionnels du milieu entre promoteurs, bookeurs et manageurs (la majorité étaient des hommes) et une réflexion que j’ai entendu très souvent a été: “L’important ce n’est pas le genre, c’est la musique”. Et ben, je suis complètement d’accord. Mais allons un peu plus loin que ça, car il me semble que ces gens aient oublié l’existence du Gender Bias (un phénomène dont les conséquences sur les développements intellectuel et personnel des individus sont étudiées et analysées dans tous les universités du monde qui ont un département de recherche sociologique, je ne suis pas donc en train de parler de conneries sans aucun fondement ou de propagande féministe, ndr). Est-ce que les hommes et les femmes sont traités de la même façon? Non. Est-ce qu’on leur demande les même choses? Non.

(Pour ceux qui ne voient pas de quoi je parle, j’aime faire la comparaison entre le monde de la musique et le monde de l’édition: Ce n’est pas inconnu que les romans écrits par les hommes vendent plus de ceux écrits par les femmes et que le milieu de l’édition entretient ce système Et cette histoire est un parfait exemple de gender bias qui vous aidera à comprendre la suite).

D’un côté, être une artiste femmes peut offrir des avantages (plus de dates, plus d’attentions, parce que tu es une femmes=rare), de l’autre, des désavantages. Flore (dj/producer, chef de label et organisatrice lyonnaise) me disait il y a quelques mois:  « Je te parle de mon expérience, c’est à dire: tu n’es pas trop aidée, on te demande plus de ce qu’on demande aux mecs. Tu dois faire preuve de-« . Les hommes seraient bookés pour le talent, les femmes pour l’expérience. Difficile de se faire de l’expérience, si on ne te fait pas confiance.

Une dj et organisatrice américaine me racontait: “Les locaux ne se sont pas pointés à cette soirée animée par des artistes locales qui sont superfortes (DISCWOMAN ). C’était plein à craquer, très mixte, mais aucun des gens qui gèrent le milieu du son en ville ou qui mixent d’habitude en soirée était là”.

Madeleine Bloom (Sonic Bloom/Female:pressure ) me disait: “On n’a pas organisé ce festival pour inviter que des femmes, ce n’était pas l’objectif. On s’est retrouvés à booker que des femmes pour avoir la possibilité de voir et de remercier des artistes qu’on ne voit jamais ici, parce que personne ne le booke. Et on a rempli le plateau”.

The Black Madonna, déjà à la tête des ateliers Daphne, au mois de mars 2015 a aussi organisé les soirées du même nom au Smart Bar de Chicago. Le but c’était d’organiser des soirées (qui n’étaient pas des soirées « filles aux platines », mais des plateaux mixtes) pour montrer aux bookeurs que ce n’est pas compliqué de trouver d’artistes femmes, et surtout d’en mettre en tête d’affiche pour habituer le public et les collègues à voir des femmes dans des positions de leadership.

Donc, pour revenir au début: je ne suis pas pour les contextes gender-exclusive, mais en ce moment, on en a besoin et c’est bien qu’il y en ait. Kaltès explique très bien ce que je pense: “Nous ne voulons pas un boy club et un girl club, ce n’est pas le but. Avoir un line-up totalement féminin ce n’est pas une solution, c’est une démarche politique”. Démarche politique nécessaire pour sensibiliser le monde.

Mais derrière l’excuse de “promouvoir l’égalité” se cachent aussi des initiatives plus douteuses, notamment par ces organisateurs et clubs qui programment tranquilles tout au long de l’année, et puis créent une “soirée avec des filles aux platines” ad hoc pour placer des femmes en console. Ça, c’est du pinkwashing, c’est de l’instrumentalisation. Nous avons besoin de projets et d’initiatives qui se concentrent sur l’identité féminine, mais nous ne voulons pas d’opération marketing. Si tu tiens un club et que tu veux faire du bien, appelle des Artistes tout au long de ta programmation, nous n’avons pas besoin de plateaux spécialement dediés.

“Je pense que les festivals ou concerts avec des femmes en majorité soient cool, mais je préfère quand ce n’est pas labellisé comme ça. Si tu dis aux gens que tu organises un événement de musique électronique, ils viendront avec beaucoup moins de préjudices que si tu le présente comme un événement féminin.”

AMBER AKILLA

 

 

“Je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée de labelliser comme ça la musique. Cela fait au moins quinze ans que je suis dans le milieu et encore je reçois des propositions de booking pour ces soirées, par des promoteurs qui ont la moitié de mon âge et qui semblent m’appeler que pour ça. C’est la démonstration qu’ils s’en fichent de mon travail et que ma place pour eux c’est une soirée-filles”.

Flore

“J’ai été bookée pour ce genre de soirée “all female dj” et pour la plupart je ne pense pas nécessairement qu’elles aient été créées pour émanciper les filles, c’est plutôt vu comme une nouveauté ou une stratégie marketing. Au même temps, j’ai joué à des soirées avec des line-up mixtes –c’est la où je vois plus d’espoir pour l’égalité- où les artistes ont été bookés pour leurs compétences et non pour leur genre.”

Une dj américaine qui souhaite rester anonyme

« Les gens ont besoin d’être exposés à des événements mixtes. Ils verront avec leurs propres yeux la valeur artistique des artistes, sans passer par le genre”

Sonia Garcia, VICE Italy

Bref, tout ça pour dire que Unspeakable Records est une des ces belles réalités qui nous donnent envie de continuer notre travail et de le faire ensemble. Dot elle-même le dit ouvertement dans ce petit extrait:

« Il y a vraiment des artistes, des femmes avec un talent incroyable qui font de la musique phénoménale. S’il y avait plus des femmes à mettre en avant, je parle d’écrivaines et de productrices, les jeunes filles pourraient les voir comme des modèles et se dire « Je suis inspirée, je voudrais faire ça », et moi, je veux faire ça. Mais c’est plus que de la visibilité: j’ai crée cet espace (Unspeakable Records), pour qu’elles puissent créer, collaborer, et publier leur musique. »

Du coup, j’ai vraiment envie de voir ce documentaire.

 

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